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Vierge à 30 ans dans la société hypersexuelle / Confessions d'une enfant du siècle

28 juillet 2010

"Le coeur est un chasseur solitaire" (1/2)

Je n’ai vécu l’amour que dans un état d’attente fébrile et dévorant. Attendre et nécessité aiguë de combler l’attente. Par le fantasme romantique, le rêve… Deux pis aller qui n’en restent pas moins consommateurs de ressources, de « matière à imaginer, à broder »... Alors pour les nourrir, je suis devenue, à l’adolescence, une spécialiste de l’espionnage et de l’investigation amoureux. Répondre moi-même à toutes ces questions que je n’aurais jamais osé Lui demander. Ces choses que les couples se confient naturellement au gré de leur relation, je devais les voler.

Une quête obsessionnelle aussi jouissive (la joie victorieuse de toute nouvelle trouvaille aussi minime soit-elle) que douloureuse (le pathétique et le sordide de cette accumulation dans l’ombre ne menant à rien).
Je n’ai jamais été « fan » d’un quelconque chanteur ou acteur mais j’ai voué des cultes –clandestins- aussi violents que disproportionnés à des inconnus de la cour du lycée (puis plus tard à des rencontres éphémères).
Mais contrairement à la groupie d’une célébrité, ma tâche était plus compliquée, n’ayant pas à disposition ces magazines colorés et bruyants délivrant sur un plateau les précieuses denrées de cette vie par procuration : biographie, actualité, derniers potins et surtout les fameux posters à tapisser sa chambre et à aduler béatement chaque soir avant de s’endormir.
Je ne pouvais compter que sur moi-même pour alimenter ma vénération, avec les très maigres moyens d’une lycéenne renfermée et complexée (mais néanmoins motivée à l’extrême et n’ayant aucun autre but à sa vie, ce qui constitue deux atouts redoutables).

Tout commençait par trouver la classe, le prénom et le nom puis, une fois ces éléments de base acquis (et vidés de leur sève fantasmatique, avec accolade de son nom de famille à mon prénom), je pouvais encore me rabattre sur quelques données accessibles telles que l’emploi du temps avidement recopié dans les cahiers scolaires dérobés aux casiers du secrétariat, sa date de naissance consignée sur la liste d’appel des élèves (me délectant au passage de la vision de son nom inscrit noir sur blanc).

Le premier me permettait de l’accompagner en pensée dans les différentes cases découpant sa journée, m’immerger dans son état d’esprit selon les cours scientifiques ou littéraires, les horaires chargés ou non. Le situer géographiquement, mesurer sa proximité physique et me placer éventuellement sur son chemin, dans le couloir qu’il devait emprunter (les jours de grande audace… ou de désespoir ), en n’osant jamais bien sûr lever les yeux vers lui (et en lui restant parfaitement invisible). Ce que Lorie a immortalisé quelques années plus tard dans son hymne rose bonbon pour toutes les malheureuses enamourées des préaux : « Tous les jours c'est la même chose / Il passe à côté de moi / Alors je vois la vie en rose / Mais je suppose qu'il ne me regarde pas ! »
Petit pouvoir illusoire de maîtrise et de contrôle du hasard.

La date de naissance renseignait sur le signe astrologique et offrait de nombreuses possibilités d’extrapolation (allant du descriptif de sa personnalité à sa compatibilité avec mon propre signe, complété du suivi des horoscopes respectifs au quotidien).

Les jours de congé, je trompais l’absence en recherchant son numéro de téléphone et son adresse dans l’annuaire. Je m’abîmais une fois de plus dans la contemplation émue de ses coordonnées et de son patronyme, compulsant régulièrement les pages fines à l’encre noire baveuse de la bible télécom pour les relire encore et encore.
Et lorsque cela ne suffisait plus, je m’enhardissais en composant, fébrile, les chiffres magiques sur le cadran du gros téléphone écru à fil en spirale que j’entortillais entre mes doigts crispés. Les sonneries martelaient leur compte à rebours fatal jusqu’à ce que retentisse un « Allo ? », d’une voix fraîchement muée ou bien celle plus rocailleuse d’un père ou encore douce et maternelle.
La sienne ou celle d’un membre de sa famille, tout était bon à prendre du moment qu’elle était reliée à Lui.  Un « Allo ? » qu’il fallait savourer vite et bien, avant de raccrocher promptement, tremblante, honteuse. Et désespérément impuissante, pétrifiée dans ma peur de l'Autre.
J’essayais ensuite de me le représenter dans sa chambre ou le salon, le front penché sur ses devoirs ou avachi devant une série TV, à table pour le dîner familial, au seul timbre de ces « Allos ? » soigneusement enregistrés dans ma mémoire auditive. Enfin, je m’aventurais parfois dans son quartier, avide de découvrir la façade de sa maison, son immeuble, peut-être la fenêtre de sa chambre, afin de fournir un décor plus concret à mes rêveries, marcher sur ses pas, refaire ses trajets comme autant de pèlerinages.

A cette époque ni Google, Facebook ou MSN, commentaires, changements de statuts ou listes d’amis n’existaient. Il fallait se contenter de peu pour cultiver sa vie virtuelle et ses cristallisations ! 15 ans plus tard, nous avons à notre disposition un arsenal riche pour abreuver sa soif de l’Autre sans jamais communiquer avec lui ni même le voir…
Heureusement que je n’ai pas connu ces armes de destruction massive à 16 ans.

(suite à venir...)

Posté par standby à 11:24 - Histoire d'une éducation sentimentale - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

    Que de souvenirs...

    Posté par Badineuse, 30 juillet 2010 à 08:50
  • Comme toujours un très beau texte, dans lequel je reconnais parfaitement mes années adolescentes: grande spécialiste de l'investigation amoureuse, je préférais comme toi le rêve à la réalité. Depuis, je me "soigne" (du moins j'essaie ). Concernant la cristallisation, au-delà de Stendhal, j'avais lu un passage intéressant sur ce processus intellectuel dans "Petite philosophie de l'amour" d'Alain de Botton ou aussi (mais tu dois connaître) dans "Fragment du discours amoureux" de Roland Barthes. Bon week-end!

    Posté par Nathalie, 31 juillet 2010 à 09:03
  • eh oui qques souvenirs pr commencer avt de revenir à la réalité actuelle...
    je n'ai pas lu les 2 ouvrages dt tu parles mais je prévois depuis longtemps de lire le 2e (de Barthes), le titre m'enchante !
    bises à vous et bonne soirée

    Posté par standby, 01 août 2010 à 19:18
  • Je suis le premier mec à commenter, mais... c'était ça pour moi aussi. Exactement cela. Sans le recul et la qualité littéraire cependant. Quel bonheur ce serait de retourner à cette époque avec notre "maturité", afin de retenter là où on a échoué ( "Quartier lointain" de Taniguchi ), ou de revivre tous ces savoureux tourments, tout simplement.

    Posté par Laurent, 03 août 2010 à 00:51
  • Si j'étais un extraterreste fraîchement débarqué de ma soucoupe et que l'on me donnait comme seule indication des sentiments humains cette description, je crois que j'aurais pas du tout envie de les vivre.

    Ceci dit, c'est très bien écrit

    Posté par Goodbye C., 04 août 2010 à 23:07
  • eh oui c'est ce que je me dis souvent, pouvoir rejouer ma jeunesse avec (le peu de) maturité acquise, il est certain qu'il y a bon nombre d'erreurs, d'attitudes que je ne reproduirais pas !
    même s'il me reste encore bp à apprendre.
    eh oui Goodbye, le tableau dressé n'aurait rien de réjouissant pour un candidat à la vie sur terre (ceci dit l'ensemble de mon blog serait assez décourageant !)

    je peaufine la suite de ce texte qui arrive...
    bon we à toutes et tous qui passez par là !

    Posté par standby, 08 août 2010 à 13:49
  • Très bien décrit, dire que je suis passé par là...

    Posté par peebee, 11 août 2010 à 11:42
  • Mon dieu!! Je me reconnais à 100% dans cet article. J'ai usé et abusé des mêmes méthodes que toi, si toutes ces personnes savaient comme on les suivait tels des détectives... J'étais au collège et comme toi à l'époque, seul msn commencait à pointer le bout de son nez. Et cette chanson de Lorie mon dieu! Recopiée dans mon journal intime, me laissant aller a des délires fantasmatiques entre "lui et moi".

    La belle époque, quand on était content de se lever le matin.

    Posté par Nina, 27 septembre 2012 à 09:13

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