Standby

Vierge à 30 ans dans la société hypersexuelle / Confessions d'une enfant du siècle

11 juillet 2010

70% de cacao

Les saisons continuent de me passer dessus , poursuivant leur cycle éternel de glaciation et de réchauffement climatique, de floraison et de pourrissement. S’éteindre et renaître encore et toujours. Immuable ronde météorologique qui rythme nos vies et nos états d’âme. Assise sur le banc d’un jardin public ensoleillé, je déjeune d’une tablette de chocolat, les yeux perdus dans le spectacle de la population active qui s’éparpille dans les grands magasins, devant les comptoirs de vente à emporter, se hâte de profiter de la petite heure de liberté accordée par le grand capital. Les premiers bras, jambes commencent à se dévoiler, provoquant leur choc sensuel de « peau nue » sur les nerfs optiques sensibles des hommes.

Je croque méthodiquement et mélancoliquement, carré après carré de « grand chocolat intense 70% de cacao ». Tout en lisant avec application le descriptif de l’emballage,  me laissant volontiers hypnotiser par ses formules marketing qui enrobent d’un beau poème exotique, l’affreuse infraction nutritionnelle. Occulter les « 559 kcal pour 100g » dont « 26.6g de lipides saturées » (celles qui font grimper le taux de mauvais cholestérol) par « l’harmonie subtile entre des notes cacaotées intenses et des arômes fruités typiques des meilleurs fèves d’Equateur et d’Afrique de l’Ouest ».

Je me laisse bercer par ces images de paysages lointains et purs, ces promesses d’un monde « fondant », « puissant » et « onctueux »… Tous ces mots clé savamment choisis après une batterie de tests sur les panels de consommateurs et de brainstormings acharnés d’agences de pub.
Tous ces mots enivrants qui m’empêchent de culpabiliser de ne pas suivre la règle des 5 fruits et 5 légumes par jour et d’ajouter quelques centimètres à mon tour de taille, alors que les couvertures des magazines nous exhortent à mincir pour entrer dans son maillot cet été. Je n’engraisse pas, je voyage. En Afrique, en Amérique du Sud. Aux pays des meilleures fèves de cacao.
Je me rassure aussi en me remémorant toutes ses vertus « médicales », sources de sérotonine, d’endorphines et de magnésium, autant de belles excuses…

Cette tablette de chocolat présente une particularité : l’inclinaison ergonomique en vaguelettes de ses carrés censée « exalter l’intensité aromatique ». La publicité qui a parfaitement rempli sa mission de message subliminal sur ma personne, avait pour slogan : « La nouvelle forme du plaisir ».
Métaphore « subtile » s’il en est…
Le chocolat est de tout temps considéré comme un ingrédient aphrodisiaque, en particulier chez les femmes. Je ne sais pas pourquoi le palais féminin est si sensible au sucré en général.
Mais pour une fois, j’entre parfaitement dans cette « norme », incapable de résister à la tentation de ce plaisir brun et voluptueux. Des études très sérieuses (on trouve des études sur à peu près tout de nos jours) ont même révélé que 52% des femmes préfèreraient, à choisir, ce précieux met au sexe…, suscitant un petit scandale amusé. Me passer du second ne me pose aucun problème tandis que je n’envisage pas de renoncer au premier ! Les américaines semblent plus portées sur la crème glacée pour endurer les peines de cœur. Les séries ne manquent jamais la traditionnelle scène du gigantesque pot de vanille, chocolat et caramel surmontés de pépites et noix de pécan…, dans lequel les malheureuses armées de grandes cuillères piochent à même l’emballage en pleurnichant sur leur divan.

La substance euphorisante continue de cheminer le long de mes papilles jusqu'à mes synapses avant que l’excès ne finisse par peser lourdement sur mon estomac comme un rocher lancé au fond d’un puits. La petite drogue ne fait plus effet ; je ne suis plus qu’une grosse vache qui s’empiffre pour compenser le manque d'amour et l’angoisse. Food is not love... Les vapeurs marketing ne font plus illusion. Le ciel s’est assombri, repeignant de son gris sale et morose les visages et les rues. La tablette est vide, aucun message ne clignote sur l’écran du téléphone et il faut retourner au bureau, tenter d’accorder de l’importance au développement du capital.

Tenter de ne pas penser au vide qui forme de nouveau un étau compact autour du corps et du cœur. Tenter de ne pas penser à sa distance soudaine, sans préavis après ses efforts pour me téléphoner, « faire la conversation », se dévoiler malgré ses réticences. Son cercle d’amis du lycée qui se délite sous l’effet des couples qui passent en CDI et des premières poussettes… Le sentiment de solitude qu’il n’avoue pas, son tiraillement que je sens entre suivre le mouvement, appartenir à cette caste là, ne pas se retrouver exclu et sa farouche envie de liberté, de ne pas « jouer au papa et à la maman » comme il m’en avait prévenu. Et puis cette bague à son doigt que j'avais remarqué, le cadeau d'une ex dont il s'est rendu compte qu'il était "fou amoureux" après l'avoir quittée. "Fou amoureux", l'aveu, violent, m'assourdit, me fait trembler, de jalousie et d'émerveillement. Pourrait-il un jour l'être de moi ?

« D’habitude c’est moi qui pose les questions. » s’est-il interrompu soudain, regrettant ses confidences révélant sa vulnérabilité, cet accroc à son costume  désinvolte et sarcastique, de "celui qui ne s'attache pas, qui ne tombe pas amoureux".
Je l’écoutais avide, passionnée, persuadée que cette fois le processus était enclenché, le point d’ancrage acquis. Pour de bon. J'étais devenue un être et non plus un corps parmi l'océan des possibles.

Mais la porte s'est refermée, une fois de plus brutalement… Plus d’aimables babillages, il faut consommer. L'impératif le rattrape et aucun argument ne pourra lui résister.

« On se reverra lorsqu’on pourra être amis. Ce sera mieux pour toi comme pour moi ». Ces oxymores qui ne veulent rien dire (être ami supposant de se voir, ce que je lui fais remarquer, il ne répond pas…). J’ai compris sa contradiction. Il ne peut pas m’offrir cette amitié de préliminaires. Il ne peut pas attendre. Et moi impuissante, je ne peux pas le satisfaire.

Alors je croque du chocolat …

Posté par standby à 19:02 - Histoire d'une éducation sentimentale - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

    Encore une fois, un rêve qui explose comme une bulle de savon... je m'étais laissé aller à rêver que cette fois-ci, pour toi était la bonne, qu'il allait revenir sur ses pas, sur de lui, de son désir, de ses sentiments... Comme une bulle qui explose il est parti et tu reste là, avec l'anneau entre les doigts ! Trempe encore la main dans le produit savonneux et la magie encore une fois gonflera la bulle... ne souffle pas trop fort, doucement, régulier... il fois trouver le bon niveau, ni trop, ni pas assez...

    Posté par Dyad, 11 juillet 2010 à 23:13
  • Beau texte. Il me fait penser à Houellebecq, ce qui est un compliment pour moi (je le précise, car pour certains, un tel rapprochement pourrait être perçu comme un reproche). On passe du chocolat délicieux à une réflexion sur l'amour et le monde des bureaux, la solitude, le couple, etc.

    Posté par Potlach, 12 juillet 2010 à 18:24
  • Potlach, ta comparaison ne saurait plus me combler ! même si je suis un "houellebecq" à l'envers et au féminin (enfin ss avoir son talent non plus !).
    ma transition chocolat/vie sentimentale est un peu abrupte mais l'idée était bien là

    sinon oui tjs la même rengaine mais ce texte date du début du printemps, il faudra que j'actualise, il y a eu qques "revirements" après...
    mais avant il faudra que je vous parle de qqc ou plutôt de qqn...
    bonne soirée à vous et merci de vos petits messages.

    Posté par standby, 12 juillet 2010 à 22:07
  • Tu nous mets l'eau à la bouche, on va entrer en transe...

    Posté par Martine, 12 juillet 2010 à 22:46
  • Arfff !!! Finalement mon rêve de bulles, même si moins bonnes que du chocolat... ne sont peut être pas inactives !!

    Posté par Dyad, 13 juillet 2010 à 12:41
  • Bonjour,
    C'est la première fois que j'ose écrire un petit mot sur votre magnifique journal, qui me touche et me bouleverse tellement. Mais vous écrivez si bien que je me sens un peu illégitime à l'idée de noircir quelques lignes! En fait, je voulais juste vous remercier pour vos jolis mots et pour votre courage. Pour ma part, je sais que je n'aurais pas la force de me livrer, même sous anonymat, même à des inconnus.

    En tous les cas, votre histoire m'émeut très fort! Malheureusement, je n'aime pas l'homme auquel vous vous êtes attaché. Je trouve qu'il ne vous mérite pas. Et le portrait que vous peignez de lui m'est antipathique et désagréable. La plupart de ses phrases sont convenues, tout comme son caractère, ses récations. Sa comparaison avec Valmont, si je me souviens bien, m'a semblé désastreuse, comme si un petit homme se confrontait à une trop grande stature. J'espère seulement que je ne vous fais pas de peine en écrivant cela, car je serais bien triste! Mais je trouve que vous êtes une femme merveilleuse!

    Si j'étais un homme, je vous enlèverais et je vous aimerais pour toujours, comme dans les contes qui vous font rêver. Et je ne comprends pas pourquoi ces messieurs ne vous laissent pas le temps de vous ouvrir. Ils ne savent pas à côté de quel trésor ils passent!
    Affecteusement,
    Miranda.

    Posté par Miranda, 15 juillet 2010 à 19:17
  • merci de vos petits messages
    Miranda, j'ai les larmes aux yeux en te lisant, c'est adorable ton message
    j'ai parfaitement conscience d'être encore une fois attirée par qqn qui ne me convient pas du tout. si je pouvais tomber amoureuse de qqn de gentil et attentionné (et j'en ai croisé) cela m'arrangerait bien mais hélas mes inclinaisons me portent ailleurs... à mon coeur défendant !
    Comme disait Anais Nin "Un homme gentil au cœur noble m’ennuie, mes préférés sont pleins de défauts."
    un drame qui ne cesse de se répéter comme en témoigne ce blog (et encore je n'ai pas raconté les 10 années précédentes à peu près du même acabit...)
    à suivre...
    bon we à toutes et tous !

    Posté par standby, 18 juillet 2010 à 12:13
  • L'amour est possible sans le sexe, j'aime mes enfants ! d'un amour que j'essaie de protéger du chantage affectif et du marchandage omniprésent dans le monde brutal des adultes.
    Ce commerce est inculqué dès le biberon, les mots sont dis et répétés avant même que bébé parle, avant même qu'il ne comprenne. Il apprend le sens avant même les mots, son cerveau est ficelé dès le début, même la langue française pue.
    Ce commerce est chanté, raconté dans les contes pour enfants, glorifié par l'école de la république, récompensé aux examens et aux concours qui sélectionnent les meilleurs prostitués.
    Comment ne pas se vendre après tout ce conditionnement ?
    Comment ne pas consommer ce qui est en vente libre ?
    L'effet pervers de ce conditionnement amène 80% (Brassens disait 95%) des femmes à ne pas jouir en faisant l'amour, car elles le font par "consentement". Peut-on imaginer un mot plus triste ? Je l'ai entendu au mariage, j'aurais du me méfier
    Consentir avant de con sentir, c'est perdre son temps, c'est comme de manger sans avoir faim.
    Les envies en général ont également été cadrées précocement : sommeil, appétit, découverte de notre corps, tout a été annexé par les éducateurs salariés à temps plein, les toubibs, les parents obéissants et l'entourage qui refoule du goulot toujours les mêmes inepties.

    Posté par ppm00, 19 juillet 2010 à 23:42
  • "mes inclinaisons me portent ailleurs... à mon coeur défendant !"

    Le défi du couple, de Harville Hendrix, à lire absolument. Je ne sais pas si il est réédité, je l'ai scanné au cas où mais je ne veux pas mettre le lien ici c'est sur mon site de boulot

    Posté par ppm00, 19 juillet 2010 à 23:45

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