Standby

Vierge à 30 ans dans la société hypersexuelle / Confessions d'une enfant du siècle

17 mars 2010

Il ne restera qu'une image...

Avant de se lever et de quitter les lieux, avant notre séparation proche pour une durée encore incertaine dépendante de nos balances intimes, de ces oscillations entre l'envie et les obstacles, il a sorti son téléphone. J'étais un peu déçue qu'il éprouve ce besoin d'extérieur, qu'il fasse partie de cette faune incapable de vivre sans "checker ses mails, textos et autres messages" toutes les heures, qu'il rompe ainsi notre petite bulle censée faire disparaître le monde alentours.

J'ai fait de mon mieux pour peindre un air compréhensif sur mon visage et adopter cette distance respectueuse de la vie privée de l'autre en regardant ailleurs, tripotant mon verre, le set de table, cherchant une contenance pour meubler cette pause, cette distance qu'il instaurait, comme lorsque l'on s'absente momentanément dans deux directions opposées avant de se rejoindre un peu plus tard. Et puis en relevant la tête, un peu lassée de cet intermède forcé qui s'éternisait, je me suis amusée à le voir très droit contre son dossier, comme cherchant à prendre du recul, à régler quelque chose... Je l'ai taquiné en imitant cette posture étrange, pensant naïvement qu'il lisait quelques missives électroniques. Il a souri et a déclaré "parfait" en refermant le clapet de son combiné, tout en m'annonçant qu'il venait de prendre quelques photos de moi.

Surprise, stupéfaction, stupeur, fierté, étonnement, amusement mais aussi et surtout inquiétudes, inquiétude de ma coiffure, de la peau luisante, de mon expression stupide, de ne pas être à mon avantage, de ne pas être belle sur cette image qu'il a voulu capturer, qu'il m'a volée à mon insu. Que ce ne soit pas "moi" et que ce double de pixels vienne empoisonner, me trahir lorsque je ne serai plus devant lui pour "défendre" mon identité, mon être. La beauté du paraître toujours source d'inquiétudes, la beauté intérieure force tranquille.

Il ne se souviendra pas de mon sourire, de nos plaisanteries, de mes expressions, de mes mots, de mon âme de tout ce flou artistique, de tous ces petits détails qui s'impriment en nous au cours d'une conversation, d'un partage avec l'autre. Il n'aura pas cette recomposition plus indulgente, cette mosaïque personnelle basée sur le souvenir qui gomme les défauts et embellit en ne retenant que les sensations éprouvées au moment. Non, ce qui restera ce sera cette preuve photographique, plastique d'un visage figé à un moment donné, dans une expression peut-être clownesque voire laide et non représentative. Quelque chose de réaliste (ou pas, car bien souvent je ne me reconnais pas sur les photos) mais quelque chose vidé de tout ce qui fait sa substance, sa richesse et sa valeur. Mais c'est ce quelque chose qui lui servira d'étalon pour savoir s'il y aura une suite à ce "nous" en suspens.

Il me restreint désespérément à un assemblage géométrique de traits et de courbes, de chair et d'orifices, une apparence froide à laquelle il se réfère pour déterminer si je mérite encore son attention. Je reste prisonnière d'une image sans reliefs, sans profondeur, je n'ai pas réussi à dépasser, transcender ce stade primitif. L'angoisse de l'attrait -sinon purement au moins essentiellement- physique, le plus périssable, fragile et éphémère. Le cruel "rêve de pierre" dont les lignes ne doivent jamais se déplacer... Oui, il me trouve belle en cet instant T, dans cette lumière, cette pose. C'est plaisant et flatteur malgré tout mais qu'en sera-t-il demain et les jours d'après, quand je serai fatiguée, moins apprêtée, moins jeune... ? Des jolis minois, il y en a tant, et des bien plus attrayants que le mien, alors ce n'est pas rassurant de savoir que cela reste son critère de jugement prioritaire... J'aimerais être tellement plus pour lui.

Il me demande si j'ai envie de le prendre en photo à mon tour et instantanément je suis tentée aussi de le posséder un peu de cette façon mais en le regardant je comprends que ce n'est pas son image qui me séduit. C'est ce qu'il est, ce qui émane, irradie, invisible et envoûtant, tout ce qui justement ne peut pas se saisir dans une simple et menteuse image. Ce qui ne peut que s'enregistrer et se savourer de l'intérieur. Tout ce qui est bien plus durable et m'attache à lui plus profondément qu'une écorce superficielle.

Posté par standby à 13:07 - Histoire d'une éducation sentimentale - Commentaires [15] - Permalien [#]

Commentaires

  • J'espère qu'il t'a montré l'image qu'il a prit de toi et que si elle était effectivement clownesque, que vous en avez bien rit, tous les deux.

    Posté par Stephane, 17 mars 2010 à 18:53
  • J'appelle ça une preuve d'amour.
    Ou en tout cas il veut garder quelque chose de toi.
    Peut-être, comme tu le crois, ne veut-il que se souvenir de ton apparence, et non de ce que tu es vraiment, qu'il n'a semble t-il pas cherché à connaître davantage, mais au moins il veut garder ce souvenir. Sans doute ce beau souvenir, même si tu ne t'es pas laissée "prendre" à son jeu. Laisse-lui au moins cette liberté. Cette satisfaction illusoire de possession.
    Moi qui suis très sensible à la beauté et au physique, je le comprends.

    Posté par Laurent, 17 mars 2010 à 19:04
  • Je comprends dans un sens ton interprétation de son geste comme d'un "vol" d'image. Cependant, je pense que c'est vraiment bon signe car, quand on a des sentiments amoureux pour quelqu'un, on n'aime l'esprit ET l'apparence de cette personne (les deux étant souvent liés dans la mesure où l'esprit donne une expression spécifique aux traits, au regard...). D'ailleurs, toi-même, tu évoques souvent le charme qu'exercent sur toi ses yeux, son sourire, etc. Sans vouloir réduire l'autre à une simple image, on en vient naturellement à vouloir conserver un souvenir concret de la personne que l'on admire et/ou aime et/ou désire. Il doit te trouver séduisante et digne d'être regardée. Sinon, il n'aurait pas fait cela. C'est certain.

    Posté par Nathalie, 17 mars 2010 à 23:32
  • bonjour à vous,
    merci de votre attention et petits messages
    j'ai complété mon texte afin de préciser certaines petites choses sur cette ambivalence de l'attrait physique et l'angoisse/pression que cela peut créer chez moi (angoisse héritée de mon adolescence, j'en avais parlé ds mes premiers textes. La citation de Baudelaire que j'ai mise sur mon blog n'est pas anodine par rapport à tout cela...


    Revoici le passage complété qui vous permettra de mieux comprendre ma réaction un peu négative sur cet acte qui partait d'une bonne intention :

    "Il me restreint désespérément à un assemblage géométrique de traits et de courbes, de chair et d'orifices, une apparence froide à laquelle il se réfère pour déterminer si je mérite encore son attention. Je reste prisonnière d'une image sans reliefs, sans profondeur, je n'ai pas réussi à dépasser, transcender ce stade primitif. L'angoisse de l'attrait -sinon purement au moins essentiellement- physique, le plus périssable, fragile et éphémère. Le cruel "rêve de pierre" dont les lignes ne doivent jamais se déplacer... Oui, il me trouve belle en cet instant T, dans cette lumière, cette pose. C'est plaisant et flatteur malgré tout mais qu'en sera-t-il demain et les jours d'après, quand je serai fatiguée, moins apprêtée, moins jeune... ? Des jolis minois, il y en a tant, et des bien plus attrayants que le mien, alors ce n'est pas rassurant de savoir que cela reste son critère de jugement prioritaire... J'aimerais être tellement plus pour lui."

    Bonne journée et à bientôt !

    Posté par standby, 18 mars 2010 à 13:02
  • Je comprends mieux désormais ton angoisse. Je pense qu'on la partage tous plus ou moins. Il est légitime de vouloir être aimé pour ce que l'on est intérieurement et non (uniquement) pour son enveloppe charnelle. Mais le fait qu'il ait voulu t'"immortaliser" en te photographiant n'implique pas forcément qu'il accorde moins d'importance à tes qualités spirituelles... L'un n'empêche pas l'autre.
    Je crois qu'au fond de toi, tu sais que ton physique n'est pas la seule chose qui l'intéresse, que ta personne lui importe également, mais tu aimerais que l'attrait physique, superficiel et de plus éphémère, reste négligeable comparativement à ses sentiments. Cela me semble malheureusement assez difficile étant donné que vous ne vous connaissez pas suffisamment, que vous vous protégez l'un et l'autre. De plus, si sentiments il y a, ils ne peuvent reposer que sur ce que vous vous imaginez l'un de l'autre (et non nécessairement sur ce que vous êtes véritablement...). De ce fait, ils sont eux aussi, à leur manière, superficiels et illusoires...
    Seul le temps que vous allez passer ensemble pourra t'aider à y voir plus clair même si, bien sûr, il est malheureusement bien difficile d'être objectif dans ce domaine quand on est soi-même directement impliqué... Une prochaine rencontre est-elle d'ailleurs au programme?

    Posté par Nathalie, 18 mars 2010 à 15:25
  • ta sagesse et ton bon sens m'impressionnent Nathalie !
    De mon côté, je me suis ouverte à lui, mais lui non ou trop peu. Pour la réponse à ta question : à suivre dans les prochains épisodes... (rien de positif je vous rassure !).

    Posté par standby, 18 mars 2010 à 18:29
  • "Rien de positif" est-il sensé nous rassurer réellement ?!

    Je me demandais, comme ça, entre tes lignes, combien il t'avait fallu de courage pour t'ouvrir à un être qui ne t'as pas rendu la pareille...
    C'est courageux de la part de quelqu'un qui hésite et qui se définit comme "en échec" à travers bien des mots.

    J'aime beaucoup le texte que tu as mis en lien.

    Bonne soirée Standby

    Posté par GoodbyeC, 18 mars 2010 à 19:19
  • Si "ma sagesse" et "mon bon sens" (je mets tout cela entre guillemets car j'ai justement souvent l'impression de manquer de ces deux qualités... surtout quand il s'agit de relations humaines) t'impressionnent, j'en suis vraiment très flattée! Je lis ton blog assidument depuis des mois et j'admire beaucoup ton style (mais je pense te l'avoir déjà dit). J'espère sincèrement que tu pourras trouver quelqu'un qui te correspond et que tes billets seront un jour plus positifs.
    Il est indéniable que tu es trop cérébrale pour beaucoup d'hommes. Mais bon, un seul suffit! Malheureusement pour toi, je n'en ai pas encore rencontrés qui puissent se satisfaire uniquement d'idées et de mots (même les meilleurs)... Je pense que si tu veux conquérir l'homme que tu aimes, il va falloir que tu fasses quelques compromis (à partir du moment, bien sûr, où tu es sûre que cette personne en vaille vraiment la peine). En ce qui concerne ce garçon, je crois qu'il serait plus sage (attention, c'est la voix de la sagesse qui te parle) d'attendre qu'il s'ouvre d'avantage...
    J'attends en tout cas avec grand intérêt la suite de tes "aventures"

    Posté par Nathalie, 18 mars 2010 à 21:31
  • "Rien de positif", heureusement. faudrait pas non plus que tu te mettes à rencontrer des hommes parfaits hein, y a un cahier des charges à respecter.
    Les plus belles oeuvres sont les plus tristes, et tu n'aurais plus envie d'écrire si tu étais pleinement comblée par un homme.
    Quoique tu pourrais essayer un peu, pour essayer. Allez, fais-le au moins pour nous, pour voir si tu peux écrire sur le bonheur d'aimer et d'être aimée. Ton style s'y épanouirait peut-être aussi encore davantage.
    D'autant que rien ne t'empêcherait de revenir à ta solitude juste après, avec d'autant plus d'amertume et de dégoût pour ses stupides mâles en quêtes d'orifices. Et pour le plus grand plaisir de tes lecteurs avides d'introspection sentimentale.

    Je ne comprends plus rien à cette société héritée des années 60 : pourquoi les femmes se sont-elles émancipées pour en arriver à un tel échec ? Où est passé ce bon vieux "les hommes proposent et les femmes disposent" ?

    Posté par Laurent, 18 mars 2010 à 23:28
  • Personne ne se livre complètement, ça n'existe pas. Je m'en suis aperçu au bout de 37 ans de mariage. J'aurais pourtant eu le temps de le connaître parfaitement. Je me suis donc aperçu qu'il n'avait jamais oublié son premier amour qui l'avait largué 40 ans plus tôt. Pourtant, nous sommes toujours ensemble. Des photos de moi, il en a pris. Il m'a même peinte. Mais il y a quelque chose en lui que je ne posséderai jamais.
    Cependant, chacun à sa manière, nous nous aimons, même si on ne se le dit pas assez.
    Prendre des photos de la personne aimée, c'est vouloir garder une émotion personnelle, de celle qui ne peut se transmettre et qu'on essaye d'emprisonner dans sa mémoire par le biais de l'image. A moins qu'il ne fasse collection de ses conquêtes! Mais je crois que tu n'es pas encore une conquête. Qui aime, fait souffrir!

    Posté par Martine, 19 mars 2010 à 08:22
  • Photo ... il me vient deux explications (sûrement toutes les deux à côté de la plaque); la première la plus séduisante c'est de se dire qu'il avait envie de garder en mémoire votre soirée, la deuxième un peu moins que tu sois l'élément d'une collection ...

    Posté par renardenigmatic2, 20 mars 2010 à 19:45
  • bonsoir à vous tous,
    merci de vos petits messages et de partager vos expériences, j'étais en voyage "romantique" (sans amoureux, je vous laisse imaginer l'ambiance...) (il faudrait certainement que j'écrive certainement 2,3 choses sur le tourisme...), j'avoue un état de désespoir assez élevé ce soir, le point positif c'est qu'au point où j'en suis tout ne peut que s'améliorer, désolée d'ajouter encore un peu de peinture noire à ce blog bleu...

    Posté par standby, 23 mars 2010 à 00:43
  • Je suis d'accord avec cette mini vague d'optimisme (pas qu'ironique j'espère !), et je ne te souhaite que des bonnes surprises à venir.

    Bonne semaine, et reviens vite avec tes jolis mots.

    Posté par GoodbyeC, 23 mars 2010 à 15:18
  • -x- = +, j'ai appris ça à l'école. Peut-être peux-tu t'en servir. Allez courage, sache que tu n'es pas seule en ce monde. Au travers de ton blog, on pense bien à toi!

    Posté par Martine, 23 mars 2010 à 20:38
  • En effet, on pense à toi (même si cela peut paraître étrange dans la mesure où tu ne nous connais pas). Pour ma part, je me sens bien impuissante face à ton désespoir et j'espère que, comme tu le dis, tout ne peut qu'aller mieux.

    Posté par Nathalie, 23 mars 2010 à 22:42

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